Corinne Delamaire (Santé publique France) : quel impact du confinement sur nos comportements alimentaires ?

Santé publique France s’est attachée à relever, dans une récente publication, l’évolution perçue des comportements alimentaires à l’occasion du premier confinement. Cette enquête quantitative met en lumière un impact important de la crise sanitaire sur les habitudes des Français, avec des conséquences pouvant être défavorables à la santé comme la prise de poids ou le recours au grignotage. Explications avec Corinne Delamaire, chargée d’expertise en promotion de la santé auprès de l’agence nationale.

Pourquoi avoir souhaité étudier l’évolution des comportements alimentaires des Français pendant le premier confinement ?

Corinne Delamaire : Il y a trois raisons principales. L’une des missions de Santé publique France est précisément de surveiller l’état de santé de la population. Les comportements alimentaires, l’activité physique et le statut pondéral font partie des sujets suivis par notre agence. Dans le contexte très particulier du confinement, nous nous attendions à ce que certains comportements de santé soient modifiés.

La deuxième raison est que nous nous sommes rendus compte rapidement d’une forte prévalence de l’anxiété. Dès la première semaine de confinement, ce niveau d’anxiété a été deux fois supérieur à celui que nous avions mesuré en 2017. Cela nous a incités à étudier les comportements alimentaires, que nous savons sensibles aux états anxieux ou dépressifs ainsi qu’au stress de façon générale.

Enfin, nous avons également pour mission de mettre à disposition des conseils, des informations et des outils pour maintenir ou améliorer la santé des Français. À ce titre, il nous était nécessaire d’avoir une photographie des changements des habitudes alimentaires pour dispenser des conseils adaptés lors du confinement.

Comment avez-vous mené votre enquête ?

Corinne Delamaire : Nous nous sommes appuyés sur l’étude CoviPrev mise en place au début du confinement, qui nous permettait initialement de suivre l’adhésion aux gestes barrières et les états d’anxiété, de dépression et les troubles du sommeil de la population. Nous avions la possibilité, dans le cadre de cette enquête, d’ajouter des questions sur d’autres thèmes de santé. L’intérêt est de pouvoir les croiser avec les indicateurs, précédemment mentionnés, d’état mental ou de qualité du sommeil ainsi qu’avec des variables sociodémographiques.

Nous avons donc inséré des questions relatives à l’alimentation, lors des troisième et sixième vagues de l’enquête CoviPrev [NDLR : ces vagues correspondent aux cinquième et huitième semaines du premier confinement]. Des échantillons indépendants de 2 000 adultes ont été interrogés, par internet, au sujet de ce qui était le plus susceptible de changer pendant le confinement. Pour chaque variable mesurée, ces Français ont été invités à indiquer si telle ou telle attitude d’avant-crise était restée inchangée ou si elle se produisait plus ou moins que d’habitude.

Nous nous sommes ainsi intéressés à la quantité totale d’aliments, de fruits et légumes ou bien encore de produits gras, sucrés et salés consommés. De même, nous nous sommes attardés sur la structuration des prises alimentaires (grignotage ou saut de repas), l’activité sportive, la variation du poids corporel, l’accessibilité des produits et la cuisine faite maison.

À quel point le confinement a-t-il eu un impact sur nos habitudes alimentaires ? Quels en ont été les effets négatifs ou positifs sur notre alimentation ?

Corinne Delamaire : Le confinement a eu, très rapidement, un impact sur nos habitudes alimentaires. En l’espace de trois semaines, plusieurs comportements déclarés ont évolué. Près de quatre personnes sur dix ont considéré que leur alimentation avait été modifiée par cette contrainte sanitaire. Les changements ont pu avoir des effets positifs comme négatifs. 13 % des Français estimaient que l’équilibre de leur alimentation s’était amélioré pendant cette période, tandis que 17 % déclaraient l’inverse. Les sauts de repas ont été plus fréquents pour 11 % des Français, contre 13 % assurant l’avoir moins fait que d’habitude.

Les différences sont plus nettes en ce qui concerne le grignotage. Les personnes ayant plus ou moins grignoté lors du confinement représentent respectivement 22 et 17 % des Français. Pour la variation du poids corporel, 27 % des répondants ont déclaré avoir pris du poids là où 11 % d’entre eux en auraient perdu. Un point positif est que 37 % des Français ont cuisiné plus de plats faits maison que d’habitude, contre 4 % seulement pour l’inverse. Mais nous avons été 37 % à faire moins d’activités sportives (15 % en ont fait davantage). De façon générale, on ne peut pas conclure que tout a été négatif pour tout le monde puisque, pour chacun des indicateurs, une partie de la population a adopté des comportements plutôt favorables à la santé.

Autre élément d’analyse : nos deux variables relatives à l’accessibilité alimentaire ont elles aussi connu des écarts importants. 57 % des Français ont moins souvent trouvé les aliments qu’ils souhaitent en magasin (versus 3 %). Et 23 % ont davantage fait attention à leur budget alimentaire (14 % pour le contraire).

Certaines catégories de Français ont-elles été plus affectées que d’autres par ces changements de comportements alimentaires ?

Corinne Delamaire : Notre publication souligne en effet des différences entre les hommes et les femmes. De plus, nous avons étudié les facteurs associés à la prise de poids, pour comprendre quelle partie de la population a été la plus touchée. Nous avons donc noté que le confinement a davantage affecté les femmes sur le plan alimentaire. Elles ont consommé plus de produits gras, sucrés et salés, notamment en situation de grignotage. Cela peut être lié à une augmentation des tâches domestiques, du nombre de repas à préparer ou du temps à consacrer aux enfants du fait du confinement.

L’attention portée au poids est là encore plus élevée pour les femmes. Cela met en exergue une pression sociale plus forte à leur égard s’agissant de l’apparence physique, qui les poursuit même en période de crise sanitaire. Un résultat positif est qu’elles ont été plus nombreuses que les hommes à avoir déclaré faire davantage d’activités sportives (19 contre 12 %).

Ensuite, le fait de percevoir sa situation financière comme étant difficile a été associé à la prise de poids. Deux raisons peuvent expliquer ce résultat. D’une part, les difficultés financières génèrent du stress et de l’anxiété, qui à leur tour entraînent une alimentation dite émotionnelle. D’autre part, des études montrent que les aliments de densité énergétique plus élevée (riches en graisses et en sucres) seraient les moins chers par calorie. Pendant la récession économique de 2008, il avait d’ailleurs été observé au Royaume-Uni que davantage de consommateurs s’orientaient vers des aliments à moindre coût par calorie.

Dans notre étude, la prise de poids a aussi été associée à des comportements qui peuvent augmenter l’apport énergétique total, par exemple grignoter davantage, manger plus de produits gras et/ou sucrés et moins de fruits et légumes. À partir du moment où l’on réduit la part des fruits et des légumes dans son alimentation, il y a de fortes chances de consommer d’autres aliments plus caloriques qui viennent augmenter l’apport énergétique total et donc le risque de prendre du poids. Deux autres facteurs ont également été liés à la prise de poids : l’état dépressif certain et les troubles du sommeil. Il est connu qu’un temps de sommeil trop court peut être favorable à une augmentation de l’indice de masse corporelle chez l’adulte.

Vous avez établi des résultats, pour le grignotage et la prise de poids, à deux moments distincts du premier confinement. Plus un confinement dure et plus ses effets sont-ils importants sur la population ?

Corinne Delamaire : Nous avons effectivement constaté que le grignotage et la prise de poids ont continué à évoluer, en reposant nos questions à trois semaines d’intervalle. Si 22 % des individus considéraient davantage grignoter entre les repas cinq semaines après le début du premier confinement, cette proportion a grimpé à 27 % en huitième semaine.

Cette progression peut avoir pour origine l’ennui, dû aux interruptions de travail et à la réduction des temps de sortie. Et être chez soi facilite un accès aux aliments à toute heure de la journée. Le temps passé devant les écrans est aussi un élément favorable au grignotage. Or, le temps d’exposition quotidien à la télévision a gagné une heure en moyenne lors du confinement, par rapport à la même période de l’année précédente. Sans compter le stress et l’anxiété qui encouragent les actes de grignotage. Pour ce qui est de la prise de poids, la proportion de personnes concernées est passée de 27 à 36 % entre les cinquième et huitième semaines du confinement.

Les épisodes de confinement ont-ils exacerbé, dans la durée, certains risques pour la santé liés à notre façon de consommer et de nous alimenter ?

Corinne Delamaire : En matière d’alimentation, le risque de conserver des mauvaises habitudes existe toujours. Le grignotage en est un exemple. Par ailleurs, d’après une autre étude française, le poids pris par les individus lors du premier confinement en France a atteint, en moyenne, 1,8 kg. Cela peut sembler faible, mais de petites augmentations de poids sur de courtes périodes, comme les vacances, peuvent conduire à un gain de masse corporelle sur le long terme. Dans le même temps, les personnes en situation de surpoids ou d’obésité ont tendance à prendre plus de poids que le reste de la population. Le confinement exacerbe, de ce point de vue, l’enjeu de santé publique que peut représenter l’obésité. C’est aussi valable pour les autres pathologies liées à l’alimentation, telles que l’hypertension, le diabète ou les maladies cardiovasculaires.
L’ensemble de ces résultats nous permet d’élaborer, pour le grand public, des conseils alimentaires adaptés aux changements de comportements observés. Ces recommandations visent à encourager le maintien des bonnes habitudes adoptées pendant le confinement, à l’instar de la cuisine faite maison, et à lutter contre les autres comportements qui nuisent à notre santé. Nous avons diffusé ces informations, aussi largement que possible, et celles-ci sont toutes disponibles depuis notre site mangerbouger.fr.

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