Carrefour et Auchan : un rapprochement sur sables mouvants

La rumeur d’un rapprochement entre les deux groupes français a récemment émergé dans la presse, soulevant quantité de questions parfois épineuses. Un tel rapprochement comporte en effet deux volets : outre les difficultés et éventuelles barrières juridiques concurrentielles que pourraient rencontrer ce projet, Carrefour prend le risque de d’ouvrir une nouvelle ligne de front sur le plan social, qui pourrait ne pas être du goût du Gouvernement à huit mois de l’élection présidentielle.

Comment prévoir quelles pourraient-être les conséquences de ce rapprochement ? Ne risque-t-il pas de fragiliser les deux acteurs au lieu de les renforcer ? Entre les pertes de parts de marché de Carrefour sur les hypermarchés enregistrées ces derniers mois, la forte concentration de l’activité d’Auchan autour de ce même format, à quoi s’ajoute la vigilance de l’Autorité de la concurrence française et sans doute même de la Commission européenne, l’opération paraît en effet particulièrement incertaine.

Un rapprochement qui aurait peu de sens pour le marché ?

Il apparaît tout d’abord qu’un tel rapprochement accroîtrait la dépendance de Carrefour aux formats hypers, alors même que ce format a récemment perdu des parts de marché, comme le souligne une analyse KANTAR sur la période août-septembre 2021. Carrefour, qui a en effet fortement pâti de la crise sanitaire, a vu les parts de marché de ses formats hypers chuter de – 30 points sur la période analysée.

Auchan est en outre en difficulté du fait de son changement de gouvernance visant à restructurer les activités françaises (53% des ventes du groupe). Les marges du groupe français sont ainsi sous une forte pression. Notons également qu’un rapprochement avec Auchan risquerait de repousser de quelques années le redressement de Carrefour, et entraînerait une restructuration plus longue, plus complexe, à la réussite mécaniquement plus hypothétique.

En réalité, il s’agirait là comme chacun l’a compris du rapprochement de deux entreprises abîmées aux perspectives de croissance future freinées par les transformations récentes du secteur, réalisées par des acteurs bien plus agiles et que ces deux mastodontes n’avaient pas vu arriver.

Sur un plan juridique, un rapprochement entre les deux acteurs risquerait de ne pas être entérinée par l’ autorité de la concurrence, très vigilantes sur ce type de problématiques. En effet, la concentration de Carrefour et Auchan en un seul acteur impliquerait probablement une réaction de l’autorité de la concurrence qui réagirait négativement à la concentration des activités hypermarchés (qui représentent déjà 70% des activités d’Auchan) qu’induirait ce rapprochement. Dans ce type de cas de figure, le régulateur boursier a en effet pour but de prévenir l’apparition de situations monopolistiques : les deux entités fusionnées représenteraient entre 29 et 30% du marché français de la grande distribution selon BFM. Sur un plan plus opérationnel par ailleurs, Carrefour se retrouverait exposé à des pays complexes présentant beaucoup de spécificités qu’il ne connaît pas – c’est notamment le cas en Russie.

Le soutien des actionnaires à un tel rapprochement est donc loin d’être garanti du fait de ces incertitudes légales et structurelles.

Des implications socio-politiques qui seraient difficiles voire impossibles de gérer par Carrefour et Auchan

Sur un plan social et syndical, cette opération pourrait soulever de nombreuses problématiques difficilement solubles. Comme largement souligné par les syndicats, les conditions sociales sont déjà difficiles chez Carrefour. Un questionnaire mis au point par la CFDT avait en effet établi que l’enseigne était plutôt mal notée par ses salariés. Sylvain Macé (CFDT) a ainsi confié que son syndicat ne disposait pas d’information supplémentaire sur cet éventuel rapprochement. Il ajoute que la CDFT « peine encore à comprendre la logique d’une alliance avec Auchan, un groupe qui a également beaucoup misé sur le format super/hypermarché ! ». Affirmant que « l’opération ne devrait pas être à l’ordre du jour dans l’immédiat » , il s’interroge notamment sur la place du digital dans telle stratégie , tout en notant « la volonté du PDG de Carrefour de transformer l’entreprise, afin de l’aider à sortir renforcée de la crise sanitaire ».

Le sujet pourrait en outre prendre un tournant politique avec intervention du Gouvernement pour bloquer le rapprochement à huit mois des élections, afin de ne pas ouvrir une nouvelle ligne de front sur des enjeux sociaux, pour deux enseignes employant au total plus de 150 000 salariés sur le territoire français. Carrefour n’en est pas à sa première tentative de regroupement : citons ici le cas de Couche-Tard qui avait failli racheter le groupe d’Alexandre Bompard en janvier 2021. La récente sortie de Bernard Arnaud du capital de Carrefour – largement perçue comme étant un constat d’échec de l’investisseur – a probablement accéléré cette course à l’alliance. Du fait de son caractère imprévu et de la difficulté qu’auraient les deux parties à se mettre d’accord sur la valorisation d’Auchan, ce rapprochement risquerait enfin de rebuter les investisseurs.

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