Aude Vicaire (Market Pay) : les grands enjeux du paiement en 2023

Née au sein du groupe Carrefour, Market Pay est une fintech française qui conçoit des solutions de paiement omnicanales au service des distributeurs, commerçants et e-commerçants. L’entreprise, soutenue par un fonds d’investissement depuis 2021, a déjà signé deux acquisitions et entend surfer sur les grandes tendances en matière de paiement dans l’univers du retail. PIN online, encaissement en mobilité, paiement fractionné : autant d’innovations sur lesquelles Actu Retail a pu interroger Aude Vicaire, CEO de Market Pay Tech.

Une étude de la Banque centrale européenne, publiée en décembre 2022, souligne que les règlements en espèces ne concernent plus qu’une transaction en magasin sur deux. À quoi va ressembler le paiement de demain ?

Aude Vicaire : Il y a des disparités en Europe mais, en France, la carte reste la reine du paiement. En 2021, elle est devenue le premier moyen de paiement des Français en nombre de transactions. Cela s’explique notamment par le développement du paiement sans contact, renforcé par le PIN online qui va être rendu obligatoire d’ici 2024. Il s’agit d’un nouveau système de validation des règlements, grâce auquel toutes les transactions de plus de 50 euros pourront également être réalisées sans contact – simplement en composant son code PIN sur le terminal de paiement. C’est une innovation qui existe déjà dans d’autres pays. La France est un peu en retard, mais les choses vont s’accélérer.

Par ailleurs, les pays nordiques sont en avance, dans la mesure où ils sont presque devenus « cashless ». Dans leur cas, nous ne sommes pas loin d’une disparition totale des billets. Cela est possible grâce à des solutions dites d’Instant Payment – c’est-à-dire les virements instantanés – pour lesquelles la France accuse là aussi un peu de retard, en comparaison avec l’Allemagne par exemple. L’Instant Payment fonctionne très bien derrière un QR code, qui devrait avoir l’occasion de se déployer en Europe alors qu’il est déjà particulièrement développé en Asie. 

Vous dites être le seul acteur français à maîtriser l’ensemble de la chaîne de paiement. Qu’est-ce que cela signifie et en quoi est-ce un enjeu pour vous ? 

Aude Vicaire : Nous sommes présents sur tous les canaux, c’est-à-dire en magasin et en e-commerce. On parle beaucoup d’omnicanalité aujourd’hui, et il est important de montrer des réalités concrètes derrière ce « buzzword ». Pour notre part, nous mettons en œuvre cette omnicanalité en offrant notamment la possibilité de rembourser une transaction quel qu’ait été le canal d’achat. Nous sommes ainsi capables de reconnaître un acheteur, peu importe son mode de règlement initial. C’est ce sur quoi nous travaillons avec les commerçants qui utilisent nos solutions. Une telle approche n’est possible qu’à partir du moment où vous êtes capable de proposer des moyens de paiement à la fois en magasin et en e-commerce.

Nous intervenons de « bout en bout » auprès de nos clients retailers, en fournissant le TPE, la page de règlement sur le site e-commerce, l’application Soft POS qui permet de transformer un smartphone ou une tablette en terminal de paiement, ainsi que la capacité pour un magasin de recevoir les fonds sur son compte bancaire dès le lendemain.

En outre, nous agissons en amont auprès du commerçant pour l’onboarder le plus simplement possible, dans le strict respect des obligations de surveillance et de lutte contre la fraude imposées par l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR). Et nous sommes présents en aval, au travers du reporting et de la réconciliation des paiements. Ce dernier aspect peut rapidement virer au cauchemar quand l’on dispose de différents canaux. Au fond, le métier du marchand est de vendre. Le nôtre, c’est le paiement : notre mission est donc de lui libérer l’esprit pour qu’il puisse se concentrer sur son propre métier.

Frédéric Mazurier, président de Market Pay, expliquait dans un entretien que l’encaissement en mobilité figurait au cœur de vos préoccupations. À quel point cette solution se développe aujourd’hui ? Des freins subsistent-ils auprès des retailers ? 

Aude Vicaire : Il y a plusieurs éléments de réponse. D’abord, il y a le sujet de la maturité et du manque de connaissance des acteurs de cette solution. Il y a ensuite un enjeu de règlementation, et 2023 constitue une année charnière avec la norme MPoC qui va permettre sa mise à l’échelle. Enfin, plusieurs cas d’usage s’observent et se complètent. La coexistence du TPE avec le Soft POS est symptomatique de cela.

Par rapport au premier aspect, beaucoup de commerçants ne connaissent tout simplement pas ces nouvelles formes d’encaissement qui leur simplifieraient la vie en multipliant les points de règlement – le tout à moindre coût. C’est un travail d’évangélisation et de communication qui doit être mené autour de cette solution. Celle-ci n’est pour le moment disponible que sur Android. L’annonce d’Apple de la rendre accessible sur iOS va contribuer à renforcer l’attrait des commerçants pour cette solution.

S’agissant du deuxième élément, l’absence de la norme MPoC nous limitait en termes de volumétrie. Cette norme permet désormais de dépasser ces limites et de couvrir des besoins non couverts jusqu’à présent, à l’instar du paiement offline que ce soit dans un train ou à l’arrière d’un magasin. Une telle norme va permettre de rassurer tout en passant à l’échelle l’encaissement en mobilité.

Au niveau des cas d’usage, et si l’on observe effectivement une forte tendance à la mobilité, le TPE n’est pas mort selon moi. Il est à mes yeux complémentaire au smartphone. L’encaissement en mobilité va permettre aux petits commerçants d’augmenter le nombre de paiements électroniques, et aux grands de mieux gérer leurs pics d’activité. On sait à quel point l’installation d’une nouvelle caisse est toujours complexe. L’encaissement « à la volée » grâce à la tablette d’un vendeur est une façon de diminuer les files d’attente. Et sur la partie expérience client, cela peut se transformer en véritable atout. Si un vendeur peut aller jusqu’à encaisser le client sur sa tablette ou son smartphone, cela fluidifie nettement l’acte d’achat.

De plus en plus de retailers s’essaient aux crypto-actifs, bitcoins en tête. Qu’en pensez-vous ? Est-ce adapté à l’univers du retail ? 

Aude Vicaire : On observe effectivement des expérimentations dans certains secteurs du retail, notamment le luxe. Cependant, cela représente à mon sens plus un argument de communication marketing qu’un moyen de gérer des volumes. Je n’anticipe pas, pour 2023, une adoption massive des paiements en crypto-actifs. Pas en BtoC en tout cas. Je pense que ces actifs numériques, de type Bitcoin ou Ether, ne sont pas adaptés au paiement. Ils obéissent à des processus longs qui ont davantage été pensés dans une logique d’investissement que transactionnelle. Leur caractère fluctuant génère beaucoup de complexité.

Pour autant, il y a des cas où le paiement en crypto-actifs peut faire sens, par exemple au travers du métavers. Cela nécessite des stablecoins, beaucoup plus pertinents pour du paiement. Ils permettent de faire des ponts entre cet argent disponible dans l’univers crypto et l’économie réelle. Les stablecoins adossés à l’euro devraient se développer dans les prochains mois.

Le paiement fractionné est parfois critiqué en tant qu’incitation à la surconsommation. Quel est votre regard sur ce mode de paiement ?

Aude Vicaire : Le paiement fractionné répond à de vrais besoins et son développement devrait se poursuivre. Je vois deux choses arriver. La première porte sur la règlementation, puisque jusqu’ici le paiement fractionné se situait dans un vide juridique par rapport au crédit. Ce vide ne va pas perdurer, avec une volonté du régulateur de lutter contre le surendettement.

La seconde concerne la remontée des taux d’intérêt. Celle-ci devrait conduire à une consolidation des acteurs du paiement fractionné. Il existe à ce stade beaucoup de « petits » acteurs, qui se sont multipliés à un moment où l’argent ne coûtait pas cher. Les conditions vont se durcir, et la tendance sera à la consolidation. Les banques se positionnent et rachètent déjà quelques pépites françaises.

Vous avez cité la maturité des pays nordiques sur certains aspects. Au global, doit-on considérer que la France est considérablement à la traîne sur les sujets du paiement ?

Aude Vicaire : Market Pay est un acteur européen. Nous couvrons pour le moment sept pays et, d’ici la fin de l’année, probablement l’ensemble de l’Europe. Lorsque l’on regarde les attitudes de paiement, on remarque des spécificités très locales. La manière de payer en France n’a rien à voir avec celle qui prévaut en Allemagne, en Italie ou en Espagne. C’est intéressant à observer et à mettre en rapport avec les héritages propres à chaque pays.

La France est le pays de la carte, là où d’autres y ont beaucoup moins recours. En revanche, nous avons encore des paiements par chèque, qui reste le moyen le plus fraudé. Je ne dirais pas que nous sommes en retard, mais que nous avons des particularités. J’évoquais le PIN online : en Espagne, 80 % des transactions se font sans contact, quel que soit leur montant. Sur certains points comme celui-ci, nous ne sommes pas en avance mais ces différences sont appelées à se résorber avec le temps.

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