Léa Gillet (Trace For Good) : « Des outils de traçabilité au service de l’éco-responsabilité des marques et de leurs fournisseurs »

La préoccupation croissante des consommateurs en matière d’éco-responsabilité, notamment des produits de la filière textile, linge de maison et chaussures (TLC), est le moteur de profondes transformations dans les modes de production des marques. La conjonction de cette tendance et d’un durcissement des réglementations françaises, européennes et américaines érige la traçabilité des produits et des matières au rang de sujet prioritaire. Actu Retail a pu aller à la rencontre de Léa Gillet, cofondatrice de Trace For Good, une entreprise proposant une solution SaaS dont la vocation est de répondre à ces enjeux de traçabilité et de faciliter la collaboration des marques avec leurs fournisseurs.

Quel cheminement vous a menée à la création de Trace For Good ? À quelle problématique souhaitiez-vous répondre ?

Léa Gillet : Nous avions avec Laura Bréban, mon associée et cofondatrice, des expériences professionnelles passées en lien avec la supply chain et la gestion de la donnée environnementale, ainsi qu’une appétence marquée pour les questions liées à l’éco-responsabilité dans le secteur de la mode. Nous étions conscientes que l’attention portée par les consommateurs aux critères d’éco-responsabilité des produits était de plus en plus importante et progressivement encadrée par la réglementation. L’émergence de solutions de « scoring » et de calcul d’impact était aussi l’un des signaux faibles mettant en évidence ce besoin de transparence.

Des solutions permettant l’analyse de cycle de vie et le bilan carbone existaient déjà pour les produits textiles. Néanmoins, la production de ces évaluations requiert l’utilisation d’une quantité importante d’informations qui n’étaient pas immédiatement disponibles. Leur collecte impliquait donc la mise en œuvre de nouveaux processus et soulevait de nombreuses questions en termes d’organisation et de gouvernance.

C’est pour conduire ces transformations importantes que nous avons créé Trace For Good, en rendant simple et rapide la collecte de données sociales et environnementales tout au long des chaînes de production. Nous aidons ainsi les marques à les exploiter en interne et vis-à-vis de leurs partenaires et des régulateurs.

En quoi consiste plus précisément la solution proposée par Trace For Good ?

Léa Gillet : La plateforme client Trace For Good est une solution technologique permettant de systématiser et d’automatiser la collecte de données, qu’il s’agisse d’informations liées aux produits et sites de production ou de documents — comme des certificats ou des résultats d’audits. Le logiciel permet de suivre l’avancée des demandes d’information auprès des fournisseurs, de les relancer automatiquement et de faciliter la gestion des certificats.

L’interface permet d’encadrer les relations entre marques et fournisseurs, tout en rendant la remontée d’informations par les parties prenantes « invitées » aussi simple que la signature d’un document via DocuSign. Les fournisseurs reçoivent des alertes et des relances en fonction des types de produits concernés, de leur activité et des standards visés par nos clients. Ces informations sont échangées selon le format standardisé de Trace For Good, qui procède à une veille réglementaire continue et s’engage à l’interopérabilité des données avec les solutions partenaires que nos clients utilisent.

De la même manière, une fois ces informations renseignées par un fournisseur, ses propres fournisseurs sont également contactés de façon récursive afin de collecter, de proche en proche, l’ensemble des données sur la chaîne de valeur. La marque dispose en temps réel d’une visibilité sur le niveau de remplissage de ses requêtes et sur la mise en conformité de ses produits selon les réglementations auxquelles elle est soumise.

Dans quelle mesure l’évolution des réglementations à travers le monde a-t-elle un impact sur les entreprises textiles ?

Léa Gillet : Deux lois ont aujourd’hui un impact significatif sur l’activité des marques en France, notamment de la filière textile, linge de maison et chaussures : la loi AGEC et la loi climat et résilience – en particulier son volet relatif à l’affichage environnemental. 

La loi AGEC est entrée en vigueur en 2023 et concerne, à l’heure actuelle, les marques réalisant plus de 50 millions d’euros de chiffre d’affaires. Ce seuil est dégressif dans le temps et permettra d’inclure progressivement l’ensemble des entreprises réalisant plus de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires. Cette loi impose la mise à disposition d’une fiche relative aux caractéristiques environnementales d’un produit au moment de l’acte d’achat, qui doit notamment présenter des informations sur les étapes majeures de fabrication : tissage-tricotage, teinture-impression et confection dans le cas de l’industrie textile.

Par ailleurs, à partir de 2024 de façon volontaire et de 2025 de façon obligatoire, les marques devront se mettre en conformité avec les contraintes de l’affichage environnemental. À la manière du Nutri-Score pour les produits alimentaires, les produits de la filière TLC seront comparés les uns aux autres sur la base d’un certain nombre de critères, en grande partie liés à l’analyse de cycle de vie. 

La directive européenne sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité, dite directive CSDD, a également une incidence sur l’activité de la filière. Cette directive impose notamment aux grandes entreprises de publier des rapports d’identification des risques sur leur « supply chain » et les mesures d’atténuation / adaptation mises en œuvre. 

D’autres réglementations européennes et internationales – comme la loi anti-déforestation et le « Uyghur Forced Labor Prevention Act » (UFLPA) – viennent compléter cet arsenal et imposent une traçabilité très précise des différentes étapes de production. La collaboration des acteurs sur l’ensemble de la chaîne de valeur est donc nécessaire. Trace For Good offre aux marques et aux fournisseurs une solution collaborative de remontée de l’information extra-financière assez similaire à ce que proposent les logiciels de comptabilité, et permet d’assurer le lien avec certaines autorités publiques, comme la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) en cas de contrôle.

Quels sont les premiers résultats obtenus par Trace For Good auprès de ses clients ?

Léa Gillet : Nous suivons principalement deux indicateurs, à savoir le taux de réponse aux requêtes auprès des fournisseurs et le taux de conformité des produits aux réglementations – AGEC, UFLPA, etc. – ou standards – Oeko-Tex, Leather Working Group, etc. – que souhaitent atteindre les clients. Aujourd’hui, nous atteignons en moyenne, et en un mois seulement, 85 % de réponse sans recourir au moindre échange de mails de notre part ou de la part de la marque. Les relances automatiques permettent souvent de se rapprocher de 100 % en quelques semaines. Ces chiffres sont très encourageants car la réutilisation des données au cours du temps permettra d’accroître ces performances à moyen et long terme. Nous en sommes très fiers.

Notre objectif est de maximiser la quantité d’informations collectées et de minimiser le temps passé par les différentes parties prenantes sur ces tâches de « reporting » extra-financier. À ce jour, le délai de mise en conformité avec la loi AGEC pour une marque est de 4 à 5 semaines en moyenne. D’autres indicateurs de performance attestent des gains d’efficacité permis par notre solution : grâce à notre fonctionnalité de gestion des certificats, un simple export de notre logiciel permet d’obtenir les tableaux récapitulatifs qui vont servir aux contrôles des documents. Ce travail préparatoire pouvait prendre auparavant jusqu’à deux mois pour les responsables RSE / qualité.

Existe-t-il des freins particuliers à la mise en place, au sein des entreprises clientes, de ces solutions ?

Léa Gillet : Il en existe plusieurs, car il ne s’agit pas seulement de la mise en place d’un nouvel outil. Le déploiement d’une telle plateforme nécessite aussi du côté des marques une répartition claire des responsabilités au sein des différentes équipes. Souvent, les responsables RSE / qualité sont chargés de piloter ces projets, mais le traitement d’un volume d’informations aussi important impose la révision des processus de collecte et de gouvernance des données à plusieurs niveaux.

Il s’agit d’un vrai défi et c’est sur ce sujet que nous avons développé une expertise, celle d’automatiser les processus d’extraction, de partage et d’homogénéisation des données. La bonne coordination des différents métiers au sein de l’entreprise et la standardisation des données sont primordiales afin de fluidifier ce processus. 

Il y a enfin un sujet autour de la formation des différents acteurs impliqués, notamment afin de bien appréhender les évolutions réglementaires affectant les marques. De manière générale, un processus de conduite du changement doit être mis en place et a souvent pour effet positif de renforcer les relations clients-fournisseurs. 

Y a-t-il un cas client dont vous êtes particulièrement fière ?

Léa Gillet : Nous avons travaillé avec Jonak, une marque de chaussures en cuir qui souhaitait se mettre en conformité avec la loi AGEC et atteindre 100 % de certification « Leather Working Group » sur ses cuirs – un certificat de référence dans cette filière. Grâce à notre plateforme, Jonak a pu assurer sa mise en conformité avec la loi AGEC sur la quasi-totalité de ses produits et mettre en place une récupération systématique des certificats auprès de ses fournisseurs. La plateforme a ainsi permis à la marque de gérer et de contrôler sa mise en conformité tout en s’adaptant à ses spécificités et ambitions sur un segment produit donné.

Quelles sont les perspectives de développement de Trace For Good ?

Léa Gillet : Nous envisageons actuellement une expansion internationale, car notre logiciel permet de répondre à toutes les réglementations nécessitant la mise en place de processus de traçabilité. À cet égard, nous avons un avantage à être français car notre pays se montre précurseur sur cette problématique. Par ailleurs, une diversification sur des secteurs adjacents tels que l’ameublement est aussi envisagée à moyen terme.

Nous recevons également de nombreuses sollicitations de la part de fournisseurs, notamment les confectionneurs, car nos clients sensibilisent graduellement leurs partenaires à ces questions et communiquent sur notre solution. L’équipement de l’ensemble des acteurs est essentiel à l’efficacité d’une solution de traçabilité. C’est pourquoi l’interopérabilité est au cœur de notre produit, que ce soit avec les fournisseurs pour la collecte des données, ou avec les certificateurs pour la vérification de ces mêmes informations. 

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