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Matthieu Vincent (DigitalFoodLab) : état des lieux de la foodtech en Europe

Cabinet de conseil spécialisé dans la foodtech, DigitalFoodLab décrypte au travers d’une étude annuelle les investissements, les tendances et les hubs d’innovation du secteur en Europe. La dernière édition de cette enquête témoigne du dynamisme des start-up liées à l’alimentaire. Rencontre avec Matthieu Vincent, expert foodtech et co-fondateur de DigitalFoodLab.

Quelle est votre définition de la foodtech ?

Matthieu Vincent : Il est toujours difficile de définir la foodtech en elle-même. De façon générale, elle renvoie à l’ensemble des acteurs, notamment les start-up, qui travaillent sur des sujets d’innovation tout le long de la chaîne de valeur alimentaire. Un point très important, selon moi, est que ces innovations vont de l’agriculture au retail, en passant par la transformation et la restauration. Nous avons tendance à ne pas séparer l’agtech de la foodtech, car il s’agit vraiment à nos yeux d’une chaîne de valeur intégrée – et qui le devient de plus en plus.

Comment l’écosystème foodtech a-t-il traversé l’année 2020, marquée par la crise sanitaire ? La pandémie a-t-elle signifié un coup d’arrêt dans les investissements associés au secteur ?

Matthieu Vincent : Le début d’année a bien sûr été marqué par une pause dans les investissements, en particulier avec le premier confinement. Ce qui est très intéressant de relever, en revanche, c’est que nous avons assisté à une forte accélération toute la fin de l’année. Cela a été le cas pour les protéines alternatives et pour les start-up de livraison. Et cette dynamique se poursuit en 2021.

Un changement important s’est opéré en 2020. Jusqu’alors, les investissements européens étaient très concentrés sur l’agriculture et la livraison, c’est-à-dire les deux extrêmes de la chaîne de valeur. L’an dernier, au contraire, les investissements se sont orientés vers le milieu de cette chaîne, à savoir la transformation. Cela concerne les nouveaux produits et la tendance des cloud kitchen.

Le montant total des investissements en Europe a représenté 2,7 milliards d’euros sur l’année. Ce niveau est identique à celui de 2019, sachant qu’elle avait été une année record. Sur quatre ou cinq ans, il y a donc une nette progression. Atteindre de nouveau un tel montant, dans une année aussi compliquée, est plutôt satisfaisant. Surtout, cette année, il n’y a pas eu de « méga deal ». Les résultats européens étaient jusqu’ici portés par des investissements massifs, comme pour Deliveroo ou Glovo. Tel n’a pas été le cas en 2020. Cela signifie que l’écosystème s’est renouvelé, au travers d’investissements « moyens » dans de nouvelles start-up.

Le tableau est moins positif lorsque l’on compare l’Europe au reste du monde. Les investissements mondiaux ne cessent de croître. Et cette croissance a été de nouveau significative en 2020. L’Europe, qui ne représentait déjà qu’une petite fraction des investissements mondiaux dans la foodtech, constitue mécaniquement une part encore plus petite désormais (12 %).

L’Europe, et en particulier la France, peut-elle encore jouer un rôle moteur dans le développement de la foodtech ?

Matthieu Vincent : Il ne faut pas oublier que, jusqu’en 2016, on parlait peu de foodtech. Ce sont des sujets neufs et qui évoluent rapidement. La possibilité de se réinventer est totale. On peut donner deux exemples. Depuis le début de l’année, nous en sommes à 1,8 milliard d’euros investis en Europe dans les innovations relatives aux courses. C’est un montant exceptionnel, comme s’il y avait eu un déclencheur particulier. Sur ce sujet, tous les modèles sont représentés en Europe. Le continent est peut-être le plus innovant en la matière.

Autre exemple, l’Europe a tous les atouts nécessaires pour performer dans le domaine des produits alimentaires, tels que les protéines alternatives. Les seules problématiques sont d’ordre réglementaire. Si nous le voulions, nous pourrions être leaders sur certains sujets, comme l’agriculture urbaine, le nouveau retail ou la robotique.

Vous parlez de problématiques réglementaires. Quels freins pouvez-vous observer aux investissements européens dans la foodtech ?

Matthieu Vincent : Une bonne illustration nous est donnée par l’agriculture cellulaire et les technologies de fermentation. Le chemin pour rendre potentiellement accessibles de tels produits aux consommateurs manque de clarté. Les autorités européennes n’ont, à cet égard, ni la souplesse ni la rapidité dont peuvent se vanter celles de Singapour ou des États-Unis.

Dans votre étude, vous évoquez l’émergence d’une troisième vague de start-up liées à la foodtech. Quelle a été l’évolution de l’écosystème foodtech ces dernières années ?

Matthieu Vincent : Nous avons tenté, en effet, de caractériser de manière schématique les générations de start-up qui se sont succédées. L’écosystème de la foodtech européenne s’est fait connaître entre 2016 et début 2019 par le biais de la livraison de plats : Deliveroo, Takeaway.com, Delivery Hero, Hello Fresh, etc. Ces start-up sont aujourd’hui quasiment toutes cotées en bourse. Une deuxième génération a suivi. Elle s’est aussi constituée de start-up de livraison, à l’instar de Glovo ou de Wolt, mais d’autres domaines ont commencé à recevoir d’importants financements. Ces acteurs sont en train d’accélérer et de devenir mondiaux, comme l’Allemand Infarm.

Ce qui caractérise la troisième et dernière génération, c’est le niveau de prise de risque consenti par les investisseurs. Les start-up lèvent des sommes conséquentes très tôt, sans forcément avoir fait leurs preuves. Cela s’explique par des fondateurs qui sont passés par les start-up des deux premières générations. Ils connaissent les méthodes et les investisseurs. Ces acteurs émergent donc beaucoup plus vite, avec une capacité à rayonner rapidement dans quatre ou cinq pays et des dizaines de villes.

La foodtech renvoie à des réalités très diverses, avec une pluralité de segments distincts (agtech, delivery, foodscience, etc.). Certains d’entre eux sont-ils plus dynamiques que d’autres ? Quelles tendances se dessinent pour les mois à venir ?

Matthieu Vincent : Un certain nombre de sujets concentrent l’attention. Notamment deux thématiques : la livraison de courses et les protéines alternatives (protéines végétales, mais aussi agriculture cellulaire, fermentation, transformation du CO2 en protéines, etc.). D’autres sont un peu en retrait, mais présentent un beau potentiel. Il y a par exemple la robotique et l’usage des données, des champs encore peu exploités alors que l’intelligence artificielle peut apporter des solutions intéressantes dans la restauration et le retail.

Comment réagissent les grands groupes et les acteurs traditionnels ? S’impliquent-ils dans cet écosystème ?

Matthieu Vincent : La plupart sont encore en train de réfléchir à la façon dont ils voudraient se positionner par rapport à cet écosystème. Beaucoup d’entre eux ne sont pas encore clairs sur la manière dont ils peuvent en tirer bénéfice. Mais certains ont adopté des stratégies fortes de soutien. Ainsi, Nestlé a opté pour une logique d’acquisition de start-up sur des segments clés. Ces acteurs ont compris qu’il valait mieux acquérir des start-up matures, afin de les accompagner dans leur déploiement à l’international.

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