Nicholas Mouret (Greenmetrics) : « Le numérique peut représenter jusqu’à 30 % du bilan carbone d’un e-commerçant »

Alors que 85,5 % des internautes français achètent sur internet, l’impact environnemental du numérique devient un enjeu incontournable pour les retailers – et en particulier pour les e-commerçants. Symbole de cette préoccupation grandissante, la start-up Greenmetrics a levé l’an dernier 1,8 million d’euros pour mesurer l’empreinte numérique des entreprises sur l’environnement. Entretien avec Nicholas Mouret, CEO de ce pure player du pilotage de la pollution numérique en entreprise.

À quel point la vente en ligne est-elle polluante ?

Nicholas Mouret : Clairement, la vente en ligne a un impact. Mais si l’on compare la vente d’une paire de chaussures en ligne versus en magasin, ce qui signifie l’ouverture de la boutique et le déplacement du client, il est évident que l’impact du physique sera plus important. À partir de ce constat, ce n’est pas parce que le canal du numérique pollue moins que la vente traditionnelle qu’il ne faut pas en mesurer l’impact. Il existe aujourd’hui des moyens de parvenir à une sobriété énergétique du numérique, via des logiques d’éco-conception tant au niveau des contenus que du développement des sites internet ou des campagnes de e-marketing.

Chez Greenmetrics, nous nous sommes axés sur la partie numérique pour deux raisons majeures. La première est qu’il s’agit du secteur pour lequel la consommation électrique connaît la plus forte croissance. Si le numérique représente en 2021 environ 4 % des émissions de gaz à effet de serre, ce chiffre pourrait doubler voire tripler si cette croissance demeure aussi soutenue. Une réunion par visioconférence, par exemple, nécessite non seulement une connexion chez tous les participants mais également des data centers et des réseaux pour gérer tous les flux communicants.

Pour un retailer qui a une activité en ligne, le numérique dans son ensemble peut représenter jusqu’à 25 ou 30 % de son bilan carbone. Cela inclut aussi bien l’interface en ligne que les équipements. En réalité, aucune activité ne peut aujourd’hui se passer du numérique, que l’on vende en ligne ou non. C’est pour cela que nous avons développé plusieurs outils pour adapter nos mesures aux spécificités de chaque secteur d’activité.

Après avoir étudié dans le détail plus de 300 sites, nous sommes parvenus à la conclusion suivante : un site internet qui génère environ un million de visites équivaut à l’émission de dix tonnes de CO2. Sans tenir du compte du fait que, pour acheter en ligne, un consommateur doit lui-même disposer d’un téléphone ou d’un ordinateur dont la fabrication n’est pas neutre d’un point de vue environnemental.

Quelles sont les activités numériques les plus polluantes pour un e-commerçant ?

Nicholas Mouret : En interne, les usages représentent 30 % de la pollution numérique d’une entreprise. Les 70 % restants sont plutôt liés aux équipements, en tenant compte de la phase de fabrication et de leur durée de vie. Plus cette durée de vie se prolonge et plus l’impact de l’équipement concerné se réduit. C’est pourquoi nous cherchons également à mesurer, pour nos clients, l’impact positif d’un prolongement de six mois ou d’un an de leur parc informatique. Cet impact positif est bien sûr à la fois environnemental et financier.

Pour un site internet, ce sont les contenus multimédias qui nécessitent le plus d’énergie et donc génèrent le plus de pollution. Il s’agit des vidéos et des photos. C’est souvent le premier levier à actionner, en communiquant différemment ou en optant pour des solutions de compression, pour parvenir à plus de sobriété numérique. Il y a ensuite l’aspect « parcours », lié au poids d’une page internet. Quand vous allégez ce poids, cela a deux impacts : d’une part, une amélioration de la vitesse de téléchargement de la page et, d’autre part, une limitation de ses conséquences environnementales.

Comment l’empreinte carbone d’une activité numérique se mesure-t-elle ?

Nicholas Mouret : Nous avons co-construit un référentiel et une méthodologie en nous appuyant sur un comité scientifique. Celui-ci se compose notamment d’un professeur de l’Inria spécialisé en frugalité numérique et d’un ancien ingénieur de Google, qui travaille plutôt sur l’intensité carbone par pays en fonction des conditions météorologiques et de la nature de l’énergie circulant dans les réseaux. C’est ce qui nous permet d’avoir un grain de mesure plus fin, puisque cette intensité n’est pas la même selon la typologie d’électricité utilisée par un utilisateur pour recharger ses batteries. De même pour le data center et le gestionnaire de cloud, dont l’intensité carbone sera différente en fonction de là où ils se trouvent.

Sur la partie site internet, nous remontons les informations des outils analytiques utilisés par un e-commerçant pour connaître le type d’équipement (ordinateur ou mobile) à partir duquel les internautes se connectent. Nous identifions également le lieu géographique où ils se situent, ce qui nous permet d’appliquer une pondération de l’intensité carbone. Et nous analysons le volume de données qui a transité lors des différentes visites. Tout en tenant compte du lieu où est hébergé le site concerné et l’alimentation qui lui est nécessaire.

Nous agrégeons tous ces segments, que nous additionnons et pondérons. Cela nous permet alors de formuler des recommandations à destination du e-commerçant, en signalant les pages les moins et les plus polluantes. Ces recommandations peuvent être par exemple d’optimiser les contenus multimédias, d’opter pour d’autres pratiques en matière d’interface utilisateur (« UI design ») ou bien encore de réduire le nombre d’interactions nécessaires – ce qui améliore, en outre, les taux de conversion.

Nous sommes d’ailleurs incubés chez Contentsquare. Nous sommes ainsi capables de mettre en corrélation des données environnementales ou sociales avec d’autres indicateurs plutôt portés sur la performance. Je parle de données sociales car nous retenons également des critères d’accessibilité des différentes pages, bien que nous ne soyons pas une solution de mise en conformité. L’idée étant d’aborder l’enjeu RSE dans un sens global, et non uniquement au travers du prisme des ressources environnementales.

Quel est l’intérêt pour un retailer de mesurer son impact numérique ?

Nicholas Mouret : Cet intérêt est double. Le premier est un enjeu d’image et d’engagement. Quand la majorité de l’impact environnemental d’un retailer est liée à sa présence numérique, il y a urgence à traiter cette dimension. Le second est de pouvoir actionner une démarche d’amélioration de la performance. En étant plus « green », une organisation va pouvoir progresser sur certains indicateurs extra-financiers. Certaines marques, par exemple dans le secteur du luxe ou des médias, ne peuvent faire une croix sur la diffusion de vidéos depuis leur site web. Mais des possibilités d’optimisation existent toujours. Ce qui importe, c’est de prendre en compte les spécificités de chaque activité pour permettre simultanément de devenir plus « green » et de booster ses performances.

Vous avez récemment publié une étude comparative sur l’impact environnemental des sites web. Comment se situent les acteurs de la distribution par rapport aux autres secteurs ?

Nicholas Mouret : Un premier enseignement est que les secteurs du luxe et des médias font partie des plus impactants en termes de pollution numérique. Cela s’explique par leur besoin important en contenus vidéos pour pouvoir communiquer. Au contraire, le secteur de l’immobilier a tendance à figurer parmi les secteurs les moins impactants. Nous nous sommes également aperçus d’écarts assez conséquents au sein d’un même secteur. Une enseigne peut avoir un impact deux à trois fois inférieur à celui d’un concurrent direct pour un indicateur donné, comme le poids moyen de ses pages internet. Cela démontre un réel besoin de sensibilisation des organisations quant aux démarches qu’elles peuvent engager en matière de sobriété numérique. Les secteurs du fashion et de l’alimentaire se situent plutôt à des niveaux médians.

Quelles sont les recommandations phares à promouvoir pour limiter l’impact numérique des retailers ?

Nicholas Mouret : Il y a des aspects techniques, comme la limitation des fichiers CSS ou des requêtes http. Ce sont des leviers courants et réguliers. Autrefois, un développeur devait coder sur une disquette, à périmètre restreint, et il y arrivait très bien. Nous devons renouer avec cette logique. Car ne plus avoir de limites de code fait qu’il n’y a plus, aujourd’hui, d’incitation à parvenir à un résultat donné avec un nombre minimal d’instructions. Et en matière d’UX/UI, certaines polices de caractère peuvent être allégées. 

Il y a ensuite un sujet de limitation de l’usage de l’autoplay des vidéos ou de taille du DOM. D’autres décisions sont plus stratégiques, par exemple en misant sur du référencement naturel plutôt que sur des campagnes publicitaires afin de réduire les interactions et les clics générés. Enfin, les choix que vous faites en matière d’hébergement ou d’architecture d’un site ont impact direct sur votre empreinte carbone numérique. En résumé, il existe donc quatre grandes familles de recommandations : UX/UI, backend/frontend, stratégiques et architecture/hébergement.

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