Eddy Fougier

Eddy Fougier : agribashing, où en sommes-nous ?

Eddy Fougier est politologue et consultant indépendant. Il est également chargé d’enseignement à Sciences Po Aix et à Audencia Business School. Expert des mouvements protestataires, il est l’auteur de Malaise à la ferme, enquête sur l’agribashing (Éditions Marie B, 2020). Il répond aux questions d’Actu Retail sur le phénomène de dénigrement qui affecte les producteurs français.

Comment avez-vous été amené à vous intéresser au phénomène de l’agribashing ? Quelle en est votre définition ?

Eddy Fougier : Je m’intéresse depuis vingt ans aux mouvements de protestation, à commencer par l’altermondialisme. Parmi les contempteurs de la mondialisation, se trouvaient déjà des contestations liées aux OGM, à l’agriculture intensive, à certains pesticides, etc. Puis plus récemment, je me suis rendu compte de l’ampleur des critiques qui pouvaient être adressées à l’encontre d’intrants, comme les produits phytosanitaires, et de la production de viande. Cela m’a amené à conclure à l’existence d’un phénomène sociétal majeur, que l’on peut désigner sous l’appellation d’agribashing.

La définition de l’agribashing est délicate. Le terme a d’abord été employé par certains agriculteurs et influenceurs sur les réseaux sociaux, avant de s’imposer dans l’espace public à partir de la fin de l’année 2018. Il est alors apparu dans la presse généraliste et a été repris par Didier Guillaume [NDLR : ministre de l’agriculture et de l’alimentation entre octobre 2018 et juillet 2020] ainsi que par Emmanuel Macron.

Pour les agriculteurs, l’agribashing renvoie au sentiment d’être dénigrés dans l’espace public, en particulier dans les médias mais aussi sur les réseaux sociaux, dans l’édition et dans les productions culturelles. À ce socle commun, certains rajoutent les actes malveillants commis contre les exploitations et les tensions qui peuvent exister avec des voisins : pour autant, difficile de déterminer si un conflit de voisinage causé par le chant du coq relève de l’agribashing ou non.

Il faut distinguer deux visions de ce phénomène. La première, extensive, consiste à placer sous l’appellation « agribashing » la moindre critique contre les agriculteurs et toute forme d’éloge envers les alternatives au mode de production conventionnel. C’est une vision déformée, selon laquelle dire du bien de l’agriculture biologique ou de la permaculture est de l’agribashing. Je retiens pour ma part une seconde vision, plus modérée. Il est vrai qu’un phénomène de dénigrement existe, dont la publication du Livre noir de l’agriculture en 2011 (Fayard) par Isabelle Saporta a été sans doute l’un des premiers signaux. Mais pour être de l’agribashing, ce dénigrement doit être systématique et obéir à une logique avant tout militante ou idéologique.

L’agribashing est, en effet, une critique idéologique de l’agriculture conventionnelle qui est à charge, qui s’appuie sur une vision largement déformée de la réalité et qui tend à rejeter par avance tout argument contradictoire et à instrumentaliser un certain nombre de peurs.

Malgré les actes malveillants dont souffrent les producteurs, l’on ressent un réel attachement des Français à leur agriculture – notamment au travers du succès du salon qui lui est dédié. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Eddy Fougier : Le terme de paradoxe est tout à fait approprié. Il faut faire la part des choses entre le « bruit » dans l’espace public, qui résulte de l’activisme de certains mouvements, et leur représentation effective à l’échelle de la société française. On le voit avec le wokisme, les indigénistes ou les décoloniaux. Pour beaucoup de Français, ce ne sont pas des sujets de préoccupation particulière. C’est aussi le cas avec la question agricole et alimentaire. Un décalage existe entre les messages portés par des leaders d’opinion, qu’ils soient journalistes ou artistes, et le reste de la population. Les sondages soulignent que trois quarts des Français font confiance aux agriculteurs.

Cela étant dit, il est évident que ces critiques dans l’espace public ont tout de même un impact sur la perception des Français, d’autant qu’elles font écho à des préoccupations bien réelles au sein de la population. On voit bien que ceux-ci se montrent de plus en plus sensibles aux enjeux de santé, d’environnement et de climat. Un récent sondage Ifop, pour le Medef, indique ainsi que l’alimentation est le domaine où les Français comptent faire le plus d’efforts en matière de transition écologique.

En outre, la société elle-même est caractérisée par une extrême fragmentation. En fonction de son pouvoir d’achat, de sa vision du monde, on ne va pas avoir une même approche de la nature de son alimentation et de son empreinte carbone. Ce qui est nouveau dans la société actuelle, c’est que nous n’avons plus d’avant-garde préfigurant les comportements et les modes de consommation majoritaires de demain. Aujourd’hui, chacun s’auto-définit en fonction de ses valeurs et de ses propres codes. Ce que les artistes ou les journalistes valorisent, dans l’espace public, n’a pas forcément d’impact auprès de celles et ceux qui se sont reconnus dans le mouvement des gilets jaunes, par exemple. Pour moi, les « bobos » ne constituent pas une avant-garde dont les pratiques vont se diffuser dans le reste de la société.

Votre livre, Malaise à la ferme, a été publié en février 2020 juste avant la période de contraintes sanitaires. Les confinements se sont accompagnés d’une forme de revalorisation des producteurs, via les notions de proximité et de circuits courts. Le contexte sanitaire a-t-il fait reculer l’agribashing ?

Eddy Fougier : Je suis assez dubitatif sur les analyses que l’on peut faire en période de crise. Dans un tel moment, nous observons toujours une descente généralisée dans la pyramide des besoins, dite de Maslow : nous revenons à des besoins de sécurité de base, comme se nourrir. Au début du premier confinement, il y a eu une ruée vers les magasins par peur de manquer de biens alimentaires. Ce n’est en aucun cas un phénomène durable.

Deux ou trois éléments clés ressortent néanmoins de cette période. Le premier est l’engouement autour des circuits courts et de la proximité avec les producteurs. Mais une fois que le premier confinement a été levé, cette appétence est devenue moins prégnante. Ensuite, il y a eu le thème de la souveraineté alimentaire. Les enquêtes d’opinion mettent en exergue une volonté manifeste de parvenir à une relocalisation de notre appareil productif. Sans doute est-ce une tendance importante pour la suite, mais cela reste difficile à confirmer à ce stade. De même, la mode portant sur la campagne et l’exode urbain a peut-être les allures d’une bulle spéculative.

Tout cela m’amène à être prudent quant à l’idée d’une grande réconciliation entre les Français et les producteurs. D’une part, parce que les Français n’étaient pas fâchés avec les agriculteurs et qu’il n’y a, de ce fait, pas lieu de parler de grande réconciliation. D’autre part, parce que les analyses effectuées en période de crise sont par nature frappées du sceau de l’incertitude.

Pour résumer, la crise est surtout un accélérateur de tendances déjà présentes. Les circuits courts, la souveraineté alimentaire et la mobilité ville-campagne étaient des marqueurs qui montaient en puissance avant même la pandémie. Est-ce durable ? Impossible à dire pour l’instant. Il en va de même pour le recul de l’agribashing. Il n’y a jamais eu de rupture entre les Français et les agriculteurs, ni de situation irrémédiable. La Covid-19 ne conduit pas, en ce sens, à une grande réconciliation entre les consommateurs et les producteurs.

Comment les agriculteurs et les producteurs organisent leur réponse à l’agribashing ? Cherchent-ils à s’aligner sur les attentes sociétales exprimées par les critiques ?

Eddy Fougier : Cette réponse est multiple. Une partie des agriculteurs eux-mêmes plébiscite les critiques adressées au mode de production conventionnel. Ce sont les adhérents à la Confédération paysanne ou les néo-ruraux qui s’installent, hors cadre familial, pour développer des pratiques alternatives. D’autres agriculteurs, davantage proches de la Coordination rurale, reconnaissent l’existence de critiques tout en se gardant de recourir à la dénomination d’agribashing. Enfin, pour les agriculteurs qui estiment qu’il y a bien de l’agribashing, c’est-à-dire la majorité d’entre eux, les visions divergent sur la façon d’y répondre.

Trois types de réponses se détachent. La première réaction possible est ferme et agressive. Les agriculteurs concernés vont ferrailler sur les réseaux sociaux. Ils s’attachent à démontrer les contradictions des écologistes, des végans ou des antispécistes ainsi que les potentiels conflits d’intérêts – entre des investisseurs dans les substituts de viande et des mouvements animalistes, par exemple.

La deuxième attitude est celle de producteurs réceptifs aux critiques. Ceux-là considèrent s’être mal fait comprendre et que le grand public n’a pas suffisamment pris conscience des efforts effectués par le secteur depuis quelques années. Dès lors, ces professionnels essayent de mieux informer et misent sur la pédagogie. Beaucoup d’agriculteurs sont d’ailleurs sur Youtube. De même, ce travail d’acceptabilité sociale des pratiques est mené sur Twitter, à l’instar de ce que fait l’association FranceAgritwittos. Les grandes filières agricoles, comme Interbev pour la viande ou l’UIPP pour les pesticides, mènent des campagnes d’information en direction du grand public et en partant du principe que les agriculteurs sont les mieux placés pour parler de leur métier.

Une troisième forme de riposte, enfin, consiste à faire évoluer les pratiques. C’est ce que l’on peut observer chez certaines grandes coopératives. Par exemple, InVivo développe le concept d’une troisième voie, entre le conventionnel et le bio. Ce sont des acteurs qui prennent acte de l’évolution des attentes des consommateurs et jugent qu’il leur appartient d’y répondre. C’est une communication par la preuve, en changeant les modes de production. On peut citer l’exemple de l’agriculture de conservation des sols. Le maître mot est celui de l’innovation, pour tenir compte de ce que les consommateurs veulent ou ne veulent plus.

Vous aviez été interrogé sur le « manger numérique » par l’Agence nationale de l’alimentation Nouvelle-Aquitaine (AANA). Le digital est-il un outil adéquat pour créer du lien entre producteurs et consommateurs ?

Eddy Fougier : Les outils numériques me semblent être un élément important en termes de communication. Les agriculteurs se sont rapidement emparés des réseaux sociaux. Quand le patron de Twitter s’est rendu en France, il a souhaité rencontrer des agriculteurs étant impressionné par leur investissement sur la plateforme de son entreprise. Cela remet en cause l’idée préconçue selon laquelle nos exploitants ne seraient pas innovants ni modernes. Le secteur agricole est au contraire très high tech, au point que l’on parle parfois d’ageekulteurs.

Le digital est aussi essentiel en matière de commercialisation. La volonté de rapprochement via les circuits courts n’émane pas que des consommateurs. Les producteurs cherchent, en effet, à assurer une partie de leurs revenus par la vente directe depuis des plateformes.

Sans parler, enfin, de l’impact du numérique sur la production. C’est ce que l’on appelle l’agriculture de précision. L’usage de drones, du big data et de robots est sans doute l’une des voies permettant à l’agriculture de rester compétitive, tout en œuvrant à la transition écologique. Des robots désherbeurs évitent ainsi l’utilisation de produits chimiques. De plus, la blockchain pourra garantir la traçabilité de la production. Le crowdfunding, tel que la plateforme MiiMOSA, ou bien encore le crowdfarming, via l’adoption d’arbres ou d’animaux pour la production de fromages, sont autant d’initiatives émergentes.

Le digital est l’une des clés de l’avenir de l’agriculture et de l’alimentation, c’est certain. Le numérique décloisonne l’agriculture : beaucoup d’acteurs qui s’intéressent au secteur ne viennent plus forcément du monde agricole. C’est aussi cela l’agribashing, d’une certaine manière : le sentiment pour les agriculteurs d’être dans un monde nouveau où ils ont perdu le monopole sur la production et la commercialisation alimentaires.

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