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Amazon condamné : l’heure du e-commerce « made in France » a-t-elle sonné ?

En pleine crise du Covid-19, la firme américaine, créée par Jeff Bezos, a été condamnée par le tribunal judiciaire de Nanterre à ne plus livrer que des produits essentiels. Une décision judiciaire en partie motivée par des risques sanitaires jugés trop importants dans les entrepôts du leader mondial du e-commerce. Une nouvelle victoire pour les acteurs syndicaux et militants, dont l’union syndicale Solidaires, à l’origine du dépôt de plainte pour « mise en danger de la vie d’autrui » ayant entraîné cette condamnation. Après des critiques nourries à l’encontre de ses pratiques d’optimisation fiscale jugées agressives par les syndicats, de nombreux clients manifestent leur désamour pour le géant du e-commerce et invitent à privilégier le « Made in France ».

La justice française donne raison aux salariés d’Amazon dans la plainte syndicale pour « mise en danger de la vie d’autrui »

Depuis l’entrée en confinement de la France, le mardi 17 mars, de nombreux acteurs syndicaux et militants, proches notamment de l’extrême gauche, ont dénoncé une crise sanitaire dont les effets, financiers et économiques, ne peuvent que consolider Amazon, premier e-commerçant de France et troisième distributeur mondial, selon une étude du cabinet Deloitte. Une troisième place qui ne serait, d’ailleurs, que transitoire si l’on en croit les projections du cabinet MKM Partners, qui estime qu’au cours des 18 prochains mois, le chef de file des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) pourrait devenir, ni plus ni moins, que le premier distributeur mondial.

Pour éviter un prétendu effet d’aubaine induit par l’épidémie, les acteurs militants et syndicaux se sont donc mobilisés, confinement oblige, essentiellement sur les réseaux sociaux, avant de basculer, de manière plus classique, dans un combat judiciaire. Combat judiciaire duquel ces derniers, à la grande surprise des observateurs du secteur de la grande distribution, sont sortis gagnants.

Il faut dire que dans leur combat pour faire basculer l’opinion de leur côté, ces acteurs n’ont pas ménagé leur peine, ni encore moins les images et autres vidéos marquantes. Amazon a notamment été comparé à « la grande faucheuse » et des vidéos, prétendument tournées dans les entrepôts de la firme américaine à Brétigny-sur-Orge, ont abondamment circulé ces derniers jours sur les réseaux sociaux. À partir de ces images, tournées début avril, les acteurs engagés dans le combat #StopAmazon ont entre autres accusé la firme de ne pas faire respecter dans ses entrepôts français les gestes barrières et autres mesures de sécurité, afin de limiter la diffusion du coronavirus sur les lieux de travail.

Volumétrie du #StopAmazon depuis l’entrée en confinement

« Nos vies pour leurs colis », #StopAmazon, ou encore #NosViesPourÇa, autant de publications choc et incisives, adressées notamment à des membres du gouvernement, dont Muriel Pénicaud ou Bruno Le Maire, respectivement ministres du Travail et de l’Économie, qui ont, visiblement, contribué à peser sur la décision judiciaire rendue par le tribunal de Nanterre.

Un gouvernement qui, au demeurant, et ce depuis le début de la crise sanitaire, n’a guère été clément et bienveillant à l’égard du géant américain ; bien au contraire. Le 19 mars dernier, soit deux jours seulement après l’entrée de la France en confinement, Bruno Le Maire avait dénoncé des « pressions […] inacceptables » prétendument exercées par Amazon sur ses salariés. Le ministre de l’Économie dénonçait tout particulièrement de supposées privations de salaires venant sanctionner les salariés refusant de travailler à cause de l’épidémie de coronavirus. Certains d’entre-eux avaient, en effet, fait valoir un droit de retrait, en raison d’un « danger » dans les entrepôts perçu comme « grave et imminent ».

Une décision de justice qui étonne, et annule les effets de la communication d’Amazon depuis le début de la crise sanitaire

élus d’extrême gauche, membres du gouvernement et décision judiciaire défavorable, qui tend à faire oublier que, dès le début de la crise, le géant américain a communiqué de manière proactive pour assurer ses clients et ses collaborateurs de son soutien indéfectible. Cela a notamment été le cas dans un communiqué publié le 18 mars dans lequel le groupe détaillait une série d’actions engagées pour « limiter la propagation du coronavirus tout en aidant les personnes directement ou indirectement impactées par le COVID-19 ». Mesures de distanciation sociale dans les entrepôts, afin d’assurer la sécurité des collaborateurs du groupe, emphase mise sur les produits dits prioritaires ou encore efforts engagés pour « lutter vigoureusement contre les prix abusifs », Amazon a très vite cherché à déminer l’image de « profiteur de guerre » que cherchaient à construire les critiques de la firme américaine.

E-commerce, des paroles et (surtout) des actes

Une communication nourrie qui n’a visiblement pas permis d’enrayer la spirale des critiques, et a surtout isolé considérablement Amazon dans l’opinion. Est-ce à dire que cette situation pourrait être la résultante d’une forme de hiatus entre les engagements pris mi-mars, et la réalité sur le terrain ?

À rebours d’Amazon, Cdiscount, enseigne e-commerce du groupe Casino, a adopté une approche différente, davantage en phase avec la réalité des Français. Face à la pénurie de masques et aux difficultés rencontrées en matière d’acheminement, Cdiscount a annoncé mettre sa capacité logistique au service de l’association des maires de France (AMF) afin d’aider cette dernière à acheminer une commande de 6,5 millions de masques aux agents territoriaux engagés auprès des citoyens. Du côté de l’AMF, présidée par François Baroin, actuel maire de Troyes, il s’agissait d’aider les élus locaux à s’équiper le plus rapidement possible en masques afin d’assurer la continuité de l’action publique et donc de pouvoir continuer à « venir en aide aux personnes fragiles et soutenir les professionnels de santé dans leur lutte pour sauver des vies ». En parallèle de cette initiative, Cdiscount a également annoncé mettre ses capacités logistiques au service des TPE-PME prioritaires afin de les aider dans l’acheminement de masques. Cette initiative, testée actuellement dans le département du Cantal, a vocation à se généraliser, prochainement, sur l’ensemble du territoire.

Les acteurs de l’électroménager montrent l’exemple

Des acteurs comme Boulanger, dont les activités physiques ont été mises à l’arrêt du fait des restrictions liées au confinement, ont, à l’instar de Cdiscount et d’autres acteurs de ce secteur, également adapté leurs activités, mais aussi leur communication et leurs actions solidaires, afin de témoigner de leur engagement aux côtés des Français dans cette épreuve. En partenariat avec la Fondation Hôpitaux de Paris – Hôpitaux de France, dont l’action est reconnue d’utilité publique, Boulanger, via sa fondation, a ainsi offert 10 000 tablettes connectées aux personnes fragiles en EPHAD et aux malades du coronavirus isolés à l’hôpital. Une manière pour cet acteur majeur du secteur de l’électroménager de transcrire en actes son opération #UnMondeDeLiens. La portée de ces actions dépasse de loin les seuls effets d’annonce, et tranche ainsi avec les décisions prises par Amazon qui, en définitive, n’auront jamais permis de dissiper les soupçons de double-discours véhiculés à son encontre par toute une frange de l’opinion en France.

Un discours ambigu, que d’aucuns n’ont pas manqué de qualifier d’« hypocrite », et qui n’aura guère résisté à la décision prise le mercredi 15 avril par le tribunal judiciaire de Nanterre. Dans la foulée de cette condamnation, la firme américaine a ainsi dénoncé une « action syndicale qui a conduit à cette décision » et a considéré que cette dernière « aura probablement des conséquences pour de nombreuses personnes dans notre pays ».

Pour Attac France, la réaction d’Amazon, qui cible et dénonce une action appréhendée comme néfaste des acteurs syndicaux, ne fait qu’« étaler aux yeux de toutes et tous » le double-discours tenu par le leader mondial du e-commerce.

Une réaction également critiquée par la chercheuse et chroniqueuse pour Arrêts sur Images, Laélia Véron, qui a dénoncé la non prise en compte de la part d’Amazon des enjeux, en matière de sécurité, d’hygiène et de santé publique, mis au jour par les acteurs syndicaux.

À bien des égards, on peut considérer, et bien qu’il soit encore trop tôt pour tirer des conclusions, qui ne seraient que trop hâtives, que l’épidémie de Covid-19 apparaît comme un profond révélateur des postures des uns et des autres. Un révélateur des hiatus qui existent, parfois, entre les annonces et la réalité. À ce jeu-là, des acteurs comme Amazon se sont visiblement pris les pieds dans le tapis, par méconnaissance des enjeux d’opinion sûrement, par excès d’optimisme et de confiance peut-être. Quoi qu’il en soit, les conséquences, judiciaires, politiques et en termes d’image, ne se sont pas faites attendre. Une situation qui tranche avec l’évolution, très positive, des acteurs hexagonaux de la grande distribution dont, comme le soulignait récemment Le Figaro, par la plume de Marie Bartnik, le blason a été redoré ces derniers jours, du fait d’un enchaînement d’initiatives solidaires en tout genre, tant de la part des intégrés que des indépendants. Alors que Michel-Edouard Leclerc nous invite à longueur de posts sur LinkedIn et sur son blog à privilégier les producteurs locaux, et notamment les maraîchers, durement éprouvés par la crise sanitaire, le temps n’est-il pas venu de prolonger cette logique de « Made in France » dans le secteur du e-commerce, en conditionnant ses achats aux actions solidaires et concrètes prises par chacun de ses représentants ?

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