Caroline Péchery, co-fondatrice de ScanUp

Caroline Péchery (ScanUp) : une appli digitale pour mieux manger ?

Alors que la crise sanitaire encourage les Français à s’interroger sur leurs habitudes de consommation, les enseignes de la grande distribution sont appelées à répondre à un enjeu croissant de transparence sur les produits alimentaires composant leur offre. Caroline Péchery, co-fondatrice de ScanUp, nous livre son regard sur le rôle des applications digitales pour répondre aux nouvelles attentes sociétales relatives au « mieux manger ».  

Comment une application telle que la vôtre répond aux attentes des consommateurs en matière de transparence alimentaire ?

Caroline Péchery : ScanUp a été créée en 2017, avec pour objectif d’apporter de la transparence aux consommateurs sur les produits alimentaires. Nous avons constitué une base de données rassemblant 450 000 références sur le marché français et nous agrégeons, dans celle-ci, des informations légales comme les valeurs nutritionnelles, la liste des ingrédients, les labels, etc. Ces informations nous permettent de calculer des indicateurs à destination du consommateur, afin de lui donner une vision de la qualité nutritionnelle et environnementale d’un produit. C’est aussi un outil d’évaluation et d’amélioration pour les marques.

Nous travaillons aujourd’hui sur trois indicateurs principaux. Le premier est le Nutri-score, qui évalue les valeurs nutritionnelles des produits sur cent grammes. Le second concerne le degré de transformation, selon la classification Nova. Nous nous intéressons ici à la qualité des ingrédients qui composent le produit. Notre volonté est d’identifier ceux qui, purifiés ou dénaturés, seraient l’objet d’un procédé excessif de transformation, cassant ainsi la matrice initiale de l’aliment. Un produit ultra-transformé va, par exemple, contenir des additifs controversés, des arômes artificiels, des sucres cachés, des huiles raffinées ou autres.

Enfin, nous planchons sur une troisième dimension axée, pour sa part, sur l’impact environnemental de nos aliments. Avec un collectif d’acteurs indépendants, nous avons conçu une méthodologie permettant de calculer un éco-score. Sa base de calcul porte sur l’analyse du cycle de vie du produit, complétée par des métriques additionnelles comme le mode de production, la recyclabilité de l’emballage, l’origine des matières premières, etc. Ces indicateurs sont disponibles depuis notre application mobile, entièrement gratuite, grâce à laquelle nous mobilisons également notre communauté pour co-créer des produits alimentaires, en votant leur cahier des charges (recette, packaging, mode de production, etc.). En termes de nombre d’utilisateurs, nous nous situons autour de 150 000 téléchargements depuis les plateformes iOS et Androïd (120 000 actifs).

Pourquoi cet enjeu de transparence alimentaire est devenu aussi important aux yeux des citoyens ?

Caroline Péchery : Il y a une certaine défiance aujourd’hui des consommateurs vis-à-vis de leur alimentation. Nous sommes parvenus à un stade élevé d’industrialisation, avec 60 à 70 % des produits sur le marché qui sont ultra-transformés. C’est aussi un enjeu de santé publique, parce que les études scientifiques démontrent qu’une consommation excessive d’aliments de ce type est corrélée à l’augmentation de maladies chroniques comme l’obésité ou le diabète. Les produits industriels ont, pendant longtemps, souffert d’opacité : le consommateur a désormais envie d’accéder à une information plus précise, pour sa santé et son environnement. Au point de se dire qu’un tableau des valeurs nutritionnelles ou une liste d’ingrédients ne suffisent pas.

Un besoin de simplifier le système d’étiquetage a émergé. Cela s’est traduit par une multiplication des scores, à l’instar du Nutri-score qui est largement diffusé sur le marché et reconnu par Santé publique France. De même, de nombreux labels et autres allégations de santé ont essaimé, de sorte que le consommateur peut être noyé dans une masse d’informations qu’il ne maîtrise pas. L’idée est de clarifier et de hiérarchiser ces éléments, tout en répondant à la multiplicité des attentes liée à la fragmentation de la consommation. Certains seront plus sensibles aux aspects santé et nutritionnels, d’autres feront davantage attention aux sujets environnementaux. Chaque score a son utilité et son intérêt.

La notion de « consom’acteur » s’impose de plus en plus : en quoi est-ce important d’associer les citoyens aux démarches des industriels et des distributeurs s’agissant de la création des produits ?

Caroline Péchery : Nous en sommes arrivés à développer des démarches de co-création, car l’industrie ne va pas disparaître mais il faut qu’elle évolue. Cette évolution est indispensable pour pouvoir répondre aux attentes de consommateurs de plus en plus exigeants, en faisant le pari de produits plus vertueux, plus responsables et plus durables. Pour que de tels produits parviennent sur le marché, il est essentiel de travailler avec les entreprises qui produisent à grande échelle. Tout le monde, bien sûr, n’a pas vocation à faire ses courses en circuit court ou à acheter bio. Il faut qu’une offre soit largement diffusée au niveau national, accessible à tous et de meilleure qualité.

À partir de ce constat, nous avons souhaité jouer d’une influence collective pour faire bouger ces acteurs. Nous travaillons donc avec des marques qui s’engagent au travers d’une charte : tous les produits issus de nos démarches de co-création sont sans additif évalué à risques, sans arôme artificiel et sans sucre caché. L’engagement est de proposer des produits co-créés qui soient plus naturels, plus sains et moins transformés. Un industriel peut ainsi soumettre un projet d’innovation à notre communauté qui va voter sur différentes options. Et nous sommes en train d’initier une nouvelle démarche consistant, cette fois-ci, à co-créer un produit d’abord entre consommateurs, avant de le proposer à des industriels désireux de se l’approprier. Les deux sens sont possibles.

L’idée est de rapprocher les deux parties et d’aller au-delà de la seule production d’une innovation. En effet, nous espérons resserrer les liens, en permettant aux industriels d’informer les consommateurs des suites d’un projet jusqu’à la commercialisation finale. Si la démarche de co-création intervient en amont, en phase de R&D, les consommateurs sont tenus informés des premières dégustations, des tests de pack et de l’arrivée en magasin du produit quand c’est le cas. Nous avons une trentaine de projets de cet ordre par an, qui couvrent toutes les catégories de produits : des biscuits, des soupes de fruits, des thés glacés sous la marque Infusion, des recettes Croustipate, des céréales, des produits de la mer avec les conserves Parallèles, une crème d’amande avec Mandaya, des fruits secs avec Papapéro, des sauces culinaires bio pour la Popote Compagnie, etc.

La période sanitaire a induit un certain nombre de bouleversements dans les pratiques alimentaires des Français. Quels changements avez-vous pu observer pendant la crise ?

Caroline Péchery : Pendant les confinements, nous avons constaté une baisse du nombre de scans effectués via notre application (moins 40 %). Cela s’explique par des consommateurs plus pressés en magasin, plus craintifs aussi puisque les courses étaient devenues un moment anxiogène. En plus, ils se dirigeaient probablement vers des produits qu’ils connaissaient déjà, étant moins enclins à découvrir de nouvelles recettes. Cela a été temporaire, puisque nous avons retrouvé des niveaux normaux d’utilisation de notre application en sortie de confinement.

En termes d’attentes des consommateurs, les tendances mises en avant par la crise étaient déjà présentes mais se sont renforcées, notamment sur les enjeux de santé et de protection de l’environnement. Depuis le lancement de l’éco-score, nous nous sommes rendus compte que c’est un indicateur particulièrement scruté. La santé reste le sujet numéro un, mais le très bon accueil de l’éco-score prouve que d’autres aspects prennent de l’ampleur. De façon générale, la crise nous invite à revenir à des modes de consommation plus raisonnés et cela joue certainement dans le secteur alimentaire.

En outre, la pandémie s’est accompagnée d’un essor du digital et du e-commerce. Quel est votre regard sur la place du digital dans la perspective du « mieux manger » ?

Caroline Péchery : Le digital a son rôle à jouer, parce que les supports numériques disposent d’une grande surface d’information. Sur une étiquette, en magasin, vous êtes forcément limité dans le nombre d’explications que vous pouvez apporter. Au contraire, sur un site drive ou une plateforme e-commerce, vous pouvez livrer une importante quantité d’informations et créer une expérience d’achat qui a une valeur ajoutée, grâce à des éléments plus précis, plus détaillés. De même, le digital facilite la comparaison entre produits, ce qui n’est pas toujours évident en physique.

Les distributeurs, physiques comme digitaux, ont de toutes façons un rôle à jouer dans la qualité de l’offre qu’ils proposent. Ce sont les metteurs en marché d’un produit : si une recette formidable est trouvée mais qu’elle n’est pas commercialisée, elle ne trouvera pas preneur. Les distributeurs doivent donc prendre ce rôle de « sélectionneur », en se demandant par exemple comment réduire la part des produits ultra-transformés dans l’offre globale.

Il y a aujourd’hui un tissu significatif de PME agroalimentaires en France : il faut s’appuyer sur celui-ci pour favoriser le déploiement d’innovations plus vertueuses et accompagner le consommateur vers une consommation plus éco-responsable. Sans la distribution, rien ne se fera. Certains réseaux spécialisés se sont créés exclusivement selon un mode digital pour proposer des canaux parallèles, mais les acteurs traditionnels de la GMS restent incontournables dans la construction d’une offre cohérente.

Comment se pose à vous l’enjeu de la data ?

Caroline Péchery : Notre rôle à nous est de pousser de la data aux distributeurs et aux consommateurs. Nous disposons de notre base de données, alimentée par différents connecteurs. Il peut d’ailleurs s’agir directement d’informations provenant des fabricants. Nous rassemblons ces données, puis nous sommes à même de pousser nos indicateurs auprès des distributeurs. Nous travaillons par exemple avec Franprix, Monoprix et naturéO, autant d’acteurs de la distribution auxquels nous mettons à disposition des boards pour leur permettre de jouer un rôle d’informateur.

Avez-vous le sentiment que les choses évoluent dans le bon sens ? Que nous nous dirigeons progressivement vers cette transparence alimentaire que vous appelez de vos vœux ?

Caroline Péchery : Oui, clairement ! Si personne ne voulait travailler sur ces enjeux avec nous et s’améliorer, nous ne serions pas là. Nous essayons d’être moteurs de ce mouvement. Cela fait dix ans qu’il est question d’améliorer la qualité nutritionnelle des produits : ça y est, la marche est donnée. L’arrivée des scores sur le marché est une opportunité pour les industriels. Il y a certes un côté évaluateur et certains peuvent se sentir sanctionnés par des indicateurs simplificateurs comme le Nutri-score, mais leur multiplication permet de traiter différents sujets en fonction des catégories visées. Si vous vendez du fromage, mieux vaut regarder le degré de transformation que le Nutri-score, par exemple.

Nous sommes dans une vraie dynamique d’amélioration et les scores constituent, à cet égard, un vrai outil. Nous sommes en mesure de donner à un industriel la répartition de son offre selon le Nutri-score, le degré de transformation ou l’éco-score, puis de formuler des pistes d’amélioration prioritaires à engager. Avec le Nutri-score, les industriels travaillent déjà les recettes pour améliorer la qualité nutritionnelle de leurs produits et peut-être gagner une lettre dans leur notation finale. Il en va de même avec le degré de transformation. C’est une vraie dynamique qui est à l’œuvre, malgré des contraintes techniques ou financières. Le travail n’est pas simple, mais il est amorcé par la quasi-totalité des acteurs industriels et s’accompagne de résultats. Nous sommes optimistes !

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